Koraïs constitue l’exemple suprême du médiateur en raison des relations personnelles qu’il développa avec des étrangers en Europe et en Amérique, dans un but qui parfois lui était propre, mais qui était surtout commun. Dès l’époque de Smyrne, il était entré en relations avec le prêtre protestant Bernhard Keun qui lui avait enseigné le latin et l’anglais en échange de leçons de grec ancien. À Amsterdam, le pasteur hollandais Adrien Buurt et sa femme, l’érudite Carolina van Lynden, lui enseigneront les sciences et la philosophie, tandis qu’il y améliorera son apprentissage des langues et se fera aux mœurs nouvelles. Sa rencontre avec d’Ansse de Villoison lui ouvrira la voie vers des études de médecine à l’université de Montpellier, où il sera nommé membre correspondant de l’Académie royale des Sciences, à laquelle il dédiera la traduction française de l’ouvrage de médecine de l’Allemand Christian Gottlieb Selle. Mais elle permettra surtout son installation à Paris, où, de ce qu’il appert des six volumes de sa correspondance (1777-1833), il communiqua avec une cinquantaine d’hellénistes, de savants et d’éditeurs étrangers, tels que Villoison lui-même, Pierre Larcher, Étienne Clavier, Chardon de la Rochette, J.-F. Thurot, J.-F. Boissonade, Fr.-A. Wolf, Ambroise-Firmin Didot, J. M. Eberhart. Il se lia parallèlement avec le cercle des Idéologues et il fut membre de la Société des Observateurs de l’homme. Il écrivait des articles dans des revues françaises telles que le Magasin encyclopédique, où il rétablit l’image des Grecs en remettant en question les jugements de l’Allemand mishellène Cornelius de Paw, tandis que par son fameux Mémoire il éclaire l’opinion publique française sur la situation sociale et culturelle des Grecs asservis. Sa demeure parisienne était un centre d’allées-et-venues où se croisaient Grecs et étrangers, particulièrement de jeunes étudiants qu’il encourageait et guidait, tout comme dans ses lettres il conseillait ses pairs (Benjamin de Lesbos, Athanassios Psalidas, Anthimos Gazis, Konstantinos Koumas, Konstantinos Vardalachos, Dimitrios Alexandridis, Alexandros Vassiliou, Neophytos Vamvas, et d’autres encore). Il y proposait également des solutions à la question de la langue pour laquelle il avait développé une théorie propre, qui connut ses admirateurs et ses détracteurs, ainsi que des mesures de réforme radicale du système d’éducation des écoles grecques et d’autres encore pour enrichir les bibliothèques, particulièrement dans sa ville natale de Smyrne et à Chios. Il fut aux premiers rangs de ceux qui fondèrent la revue hellénophone Ερμής ο Λόγιος (Mercure savant) qui deviendra le bastion du koraïsme et dans lequel il écrivait des articles sur des sujets d’intérêt philologique et touchant à l’antiquité, donnant ainsi l’exemple afin d’en faire une publication d’envergure européenne. Son œuvre de traduction débuta pour des raisons pécuniaires, par la traduction en français de traités médicaux anglais et allemands, puis elle se poursuivit par la traduction en grec depuis diverses langues dans le but d’éveiller les consciences et d’éclairer la nation grecque, et il en fut de même des propositions d’ouvrages à traduire. Il intervint dynamiquement dans le problème politique de la Grèce en proposant des solutions, publiant de nombreuses brochures présentées ou traduites par des hellénistes étrangers, rétablissant l’image de la Grèce dans l’opinion publique européenne, tandis que, par l’intermédiaire du cercle des Idéologues, il envoyait une lettre à Bonaparte en lui demandant de réaliser le projet visionnaire des Turcs chassés hors de Grèce. Au cours de la Révolution grecque, il s’entremit auprès d’Edward Everett afin qu’il transmît un message du Sénat du Péloponnèse au gouvernement des États-Unis d’Amérique ; il écrivit également au président de la République haïtienne J. B. Boyer en lui demandant d’aider le Combat des Grecs, ainsi qu’à des philosophes et à des hommes politiques tels que Jeremy Bentham, Thomas Paine, Thomas Jefferson, et à d’autres personnalités du Portugal et d’Angleterre, afin de leur exposer l’affaire grecque ; il joua aussi un rôle de premier plan dans la fondation du Comité philhellène de Paris. Il publia en outre de nouvelles brochures contenant des conseils et des propositions sur l’avenir de la Grèce insurgée, telles que les « Πολιτικές παραινέσεις » (Exhortations politiques) qui, traduites par le Suisse J. K. Orelli, seront ainsi connues des étrangers. Mais son œuvre la plus importante fut son édition des auteurs grecs anciens qui le fit reconnaître comme éminent philologue critique par l’élite des hellénistes européens avec lesquels il collabora le temps de huit éditions. Au cours de la Révolution, il édita des œuvres qui reliaient l’antiquité grecque à l’époque moderne et, dans ses préfaces, il se livra à des analyses théoriques utiles aux Grecs de son temps. Koraïs peut être considéré comme l’exemple le plus éclatant d’érudit grec de la diaspora, membre actif de la République des Lettres en Europe et particulièrement en France au cours de l’époque des Lumières, de la Révolution et de la Restauration, qui se sentait à la fois citoyen du monde et patriote.